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« Aujourd’hui, c’est presque un défi d’ouvrir un livre »

« Aujourd’hui, c’est presque un défi d’ouvrir un livre »

Des livres posés sur les boîtes aux lettres de son immeuble, un hall quasi transformé en bibliothèque. Chez Olivier Norek, la littérature s’invite partout, et il en fait profiter ses voisins ! Avec sept polars publiés, il est aussi celui qui tient en haleine les lecteurs avec des enquêtes réalistes au dénouement complexe. Et, forcément, une partie de cette authenticité provient du terrain. Un terrain qu’il a connu en tant qu’ancien lieutenant de la police judiciaire à Bobigny, en Seine-Saint-Denis. Mais il insiste : qu’on ne le réduise pas à cette étiquette. Pas d’écriture catharsis chez lui. Ses romans vont plus loin, tous empreints de convictions sociales. Ses intrigues, il les met aussi à l’écran en tant que scénariste, comme dans Engrenages. Son dernier roman, Dans les brumes de Capelans, est sorti aux éditions Michel Lafon (425 p., 21,95 euros), et la saison 2 de sa série Les Invisibles est disponible sur France 2.

Après une saison 1 enregistrée en 2021, Olivier Norek est l’invité de la saison 2 du podcast « Keskili » du Monde des livres réalisé en partenariat avec le Salon du livre du Mans Faites lire !. Au micro de la journaliste Judith Chetrit, il se confie sur son goût de la lecture et de la littérature.

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Votre enfance rimait-elle avec lecture ?

Oui, au début de leur vie professionnelle, mes parents étaient profs et le livre avait une place importante à la maison. J’ai même été tellement forcé à lire que j’ai fini par rejeter la lecture, pour finalement reprendre vers mes 30 ans. Mais mes premiers souvenirs de lectures sont heureux quand même : c’était les J’aime lire, un magazine mensuel où il y avait une histoire complète, puis les jeux de Bonnemine et enfin les aventures de Tom-Tom et Nana. Ces petites histoires de 30 ou 40 pages en très gros caractères étaient vraiment la porte d’entrée vers des romans plus épais. Un rêve qui arrivait chaque début du mois : je savais que j’allais avoir une nouvelle aventure à découvrir.

Y a-t-il des livres que l’on vous a forcé à lire plus jeune et que vous avez relus avec plaisir par la suite ?

Non, un trauma reste un trauma ! Et puis je sais qu’on n’a pas assez d’une vie pour lire tout ce qu’on voudrait lire. Alors L’Insurgé, de Jules Vallès, les Balzac, les Zola… c’est probablement formidable, mais pour l’instant, je n’ai pas envie d’y revenir. Je préfère en découvrir d’autres.

Relisez-vous parfois une œuvre qui vous a donné du plaisir ?

Non, ni livre, ni film, ni série… Une fois que c’est fait, je préfère en garder une image, comme une couleur, comme une aura. Et puis, le temps passant, je réalise qu’on tombe parfois amoureux d’un livre pour sa plume, pour l’histoire, mais aussi parce qu’il s’inscrit dans un moment de notre vie. L’Attrape-cœurs, de Salinger, c’est l’histoire d’un gamin qui doit avoir entre 13 et 15 ans au moment de son entrée dans l’âge adulte. Quand je l’ai lu, j’étais en pension. J’avais 13 ans et il m’a touché parce que moi aussi je rentrais dans l’âge adulte. Alors, j’ai peur de le relire…

Vous vous êtes fortement identifié au héros. Y a-t-il d’autres personnages dans la littérature dans lesquels vous vous êtes projeté ?

Il y en a beaucoup. Maigret [de Simenon]. Parce qu’en tant que flic, j’aime sa manière très intellectuelle et non violente d’enquêter. Un autre flic que j’aime, c’est Montalbano, de Camilleri. Pour lui, il est plus important de savoir ce qu’il a dans son frigo que de résoudre l’enquête. Et moi aussi, je place la nourriture au-dessus de bien de choses. Il y a encore Fantômas, notre Batman à nous, une sorte de rebelle, de révolutionnaire.

Vous dites avoir commencé à beaucoup lire à la trentaine, au moment où vous exerciez en tant que policier. Les livres vous ont-ils aidé dans votre métier ?

En tant que flic, je ne suis pas monomaniaque, c’est-à-dire que je ne regarde pas que des émissions sur les flics et je ne lis pas non plus que des romans policiers. Si je lisais du Ken Follett, par exemple, c’était plutôt Les Piliers de la terre, des lectures qui me permettaient justement de sortir d’un métier complexe, rugueux, légèrement « testostéroné ». Je travaillais dans le 93, j’étais spécialisé dans les enlèvements avec demande de rançon, dans les homicides, dans les braquages avec coffre, dans les agressions sexuelles. Alors quand je rentrais à la maison, histoire de laisser les fantômes sur le palier, lire autre chose pouvait être salvateur.

Avez-vous déjà été agacé par des histoires de flics peu réalistes ?

Pas du tout, parce que le polar s’est totalement démocratisé. Si vous êtes historien, vous allez écrire sur la Révolution française comme Henri Loevenbruck. Si vous êtes scientifique, vous allez mâtiner vos polars de nouvelles technologies… Moi, je suis flic, mes romans sentent le bitume. Ils sentent la vérité du terrain et de la procédure. Quand je lis et que je vois des choses qui ne sont pas justes, ça ne me dérange pas, car ce n’est pas le contrat que je passe avec un auteur. Fred Vargas, par exemple. Son personnage, le commissaire Adamsberg, trouve ses indices dans les nuages en levant le nez. Il n’y a rien de procédural, mais ce n’est pas ça qu’on lui demande, et ce n’est pas le contrat que je passe avec Fred Vargas. Le contrat, c’est de vivre une enquête un peu éthérée, un peu loufoque, avec le commissaire Adamsberg.

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Y a-t-il un livre dont vous aimeriez écrire la suite ?

Oui, j’en ai parlé : c’est Fantômas. J’aimerais reprendre ce personnage et le mettre dans l’actualité, dans la société d’aujourd’hui, voir comment il pourrait un peu faire son révolutionnaire. Dans mes bouquins, il y a déjà beaucoup de faits sociaux. Je n’écris pas qu’une enquête, je cherche toujours un sujet méta. Il est parfois social, parfois politique, parfois humain. Mes livres sont déjà mâtinés de rébellion et de révolte contre des choses qui me heurtent et qui me blessent. Et il y a donc déjà ce côté Fantômas.

Pouvez-vous citer un livre qui vous ait réconcilié avec votre propre existence ?

Un recueil de nouvelles : La Patience des buffles sous la pluie, de David Thomas. Ce sont des textes magnifiques sur des choses parfois insignifiantes, comme faire la queue dans un supermarché. Il se résigne à attendre, et il a la patience des buffles sous la pluie. Tout le livre est comme ça, ponctué d’instants de poésie. Un peu comme Mathias Malzieu avec La Mécanique du cœur. Phrase après phrase, ce sont des trouvailles, des perles poétiques que j’aurais adoré leur chourer.

Avez-vous déjà oublié de descendre du métro parce que vous étiez absorbé par un livre ?

Oui, Police, d’Hugo Boris. C’est un caméléon, une éponge, un ultra-empathique. C’est-à-dire qu’il se met dans un coin, il écoute, et très rapidement, il va réussir à saisir les émotions, à comprendre ce que les gens vivent. Il s’est installé dans un commissariat et il a regardé une équipe vivre, puis il a écrit ce livre, Police, où tout paraît tellement vrai que j’étais persuadé que Boris était flic lui-même. Quand j’ai découvert que non, j’ai été à la fois bluffé, admiratif et un brin jaloux et vexé. Ma mère l’a lu aussi et ensuite elle m’a demandé : « C’est pas ça que tu voulais écrire ? » Si, c’est exactement ça. Cette émotion, ces personnages… C’est cette force et cette vérité que je voulais écrire. Et c’est Hugo Boris qui l’a fait.

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Dans Police, Hugo Boris passe en revue toutes les affaires auxquelles un policier peut être confronté en quelques jours, quelques semaines…

En un an, si vous travaillez dans un petit village de campagne, et en trois jours si vous êtes flic dans le 93. Ma première année, en tant que flic en Seine-Saint-Denis, j’ai fait : un chien mangeur d’enfants, un violeur en série… J’ai vite compris que j’allais être confronté à ce que l’homme recèle de pire en lui, connaître un niveau de la société que peu de gens connaissent et qu’il fallait pour ça avoir les épaules, mais surtout savoir laisser les fantômes sur le palier le soir après le travail.

Est-ce que lire ce que vous avez connu, cette noirceur, vous effraie ?

Non, ça ne m’effraie pas. Je connais les mots. On me demande souvent comment je fais pour vivre tous les drames, concentrés, de tous les autres gens. Et moi, je rétorque que je suis utile, que je peux faire quelque chose. Je suis proactif. Ce que je n’arrive pas à comprendre, c’est comment le reste du monde réussit à être témoin sans pouvoir agir. Alors évidemment, j’agis pour une personne et ce n’est presque rien, mais pour cette personne, c’est tout et c’est ça qui fait qu’on peut supporter les choses.

L’action, l’utilité, la force, c’est aussi ce qu’on recherche chez un héros de livre. Lequel vous inspire particulièrement ?

Je crois que c’est Montalbano, de Camilleri. C’est un flic italien qui réussit à rester totalement étanche à ce qu’il vit parce que son seul intérêt, c’est de rentrer chez lui pour voir ce que lui a cuisiné sa femme de ménage. C’est l’idée du pare-balles métaphorique, de la protection, la carapace, l’armure, pour ne pas se laisser pénétrer par tout ça et réussir à se dire qu’on est capable de supporter demain.

Qu’aimeriez-vous absolument lire avant de mourir ?

L’anthologie des Sherlock Holmes. J’ai lu Une étude en rose, j’ai beaucoup aimé, et quand j’ai vu tout ce qu’il y avait encore à lire… je me suis mis à autre chose ! Mais si, un jour, j’arrive à la retraite, avec une cheminée, un chien et un verre de whisky, je crois que j’aimerais lire tous les Sherlock Holmes. Arthur Conan Doyle est le père de beaucoup de policiers et surtout, il a inventé le cold reading, la lecture à froid, c’est-à-dire, en face d’une personne, l’art de deviner ce qu’elle cache par son attitude, ses vêtements, sa manière de parler, son vocabulaire. C’est quelque chose que polar après polar, tous les auteurs lui ont chouré.

Quelle description de personnage, dans la littérature, vous a particulièrement séduit ?

C’est une question de puissance. J’ai un énorme faible pour Maigret parce qu’il est une sorte de gigantesque continent à la dérive qui avance sans que rien ne le freine. J’aime son côté bonhomme : bien qu’il soit calme, à l’écoute de l’autre, on sait qu’il va aller jusqu’au bout du truc. Généralement, dans ce cas, le flic sort ses armes, fait des cascades en voiture. Alors que Maigret, lui, reste ce gigantesque personnage monolithique et pourtant pétri d’émotions, de sentiments, qui garde tout enfoui en lui. Il a une histoire magnifique, une fille qu’il a perdue, une femme qu’il aime, et tout ça, c’est un peu le calme avant l’orage. Pourtant, l’orage ne vient jamais parce que pour lui, ce n’est pas nécessaire. Il n’a pas besoin de déchaîner les enfers pour réussir à avancer.

Est-ce qu’un personnage qui revient régulièrement, c’est une astuce pour faire aimer lire ?

Le personnage est un hameçon, une manière d’accrocher le lectorat. En tant que lecteur, j’aime une plume, mais ce que me raconte cette plume, je m’en moque un peu. C’est la même chose avec les personnages empathiques qu’on a envie de retrouver : Adamsberg dans les romans de Fred Vargas, Luther, que joue Idris Elba, dans la série éponyme. Je me moque de savoir sur quoi ils vont enquêter. J’ai juste envie de les retrouver pour l’empathie qu’ils vont provoquer, comme d’autres du dégoût, de la colère, puisqu’il y a des personnages qu’on aime détester.

Y a-t-il un livre que vous avez lu enfant et que vous aimeriez relire ?

L’Histoire sans fin, de Michael Ende, parce que c’est exactement la métaphore de la littérature et de l’écriture. C’est l’histoire d’un gamin qui se fait harceler à l’école et qui se cache dans une librairie. Le libraire a bien vu qu’un petit intrus est entré, qu’il est monté à l’étage. Il a bien vu qu’il regarde un livre et même que ce gamin vole le livre. Mais pour le libraire, ce vol, ce n’est pas bien grave : le plus important, c’est que le garçon lise. Et ce gamin, en lisant ce livre, va s’évader. Il va vivre une autre vie que la sienne. Lire, c’est exactement ça : avoir des vies en « leasing ». Quelle que soit votre vie, vous avez l’occasion d’en vivre une autre avec les romans. C’est toujours la question qu’on se pose en ouvrant un livre : qui je vais être, aujourd’hui ?

Etes-vous le même genre de lecteur assidu et gourmand que le garçon de L’Histoire sans fin ?

C’est très difficile dans ce monde qui va à 300 à l’heure. On est dans une forme d’expression qui supporte 280 caractères. On est dans l’immédiateté, dans l’instantanéité, dans la superficialité. On est dans le moment présent et dans l’urgence. Alors qu’un bouquin vous demande exactement le contraire : il vous demande du silence, de l’attention, et pas sur une minute, pas sur cinq minutes, mais sur des heures et des heures. Il faut trouver ce temps. C’est presque un défi que d’ouvrir un livre, un défi qu’on lance à la société, ou un camouflet : « OK, tout va à 100 à l’heure, eh bien moi, je vais arrêter le temps et je vais lire un bouquin. »

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Quand vous ouvrez un livre, en général, vous le finissez dans la foulée ?

Absolument pas. Je suis un lecteur par intermittence. Je n’ai que très peu d’endroits dans lesquels j’apprécie lire. Le train en est un. Comme je fais beaucoup de dédicaces, je me balade beaucoup partout en France et en Europe. Je choisis toujours le train, jamais l’avion. Et lorsqu’on me prévient que je vais devoir faire onze heures de trajet, alors je souris : j’ai onze heures de lecture devant moi.

« Keskili » est un podcast du Monde, réalisé en partenariat avec le Salon du livre du Mans « Faites Lire !   » et animé par la journaliste Judith Chetrit. Suivi éditorial : Joséfa Lopez. Captation et réalisation : Eyeshot. Transcript : Caroline Andrieu. Identité graphique : Mélina Zerbib, Yves Rospert. Partenariat : Sonia Jouneau, Victoire Bounine

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